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Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 47, 2021, p. 291-293. Sur les lettres et le feu.
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«Non qu’il ne l’aime plus :
sa flamme a seulement besoin des lettres pour brûler.»
Jean-Philippe Arrou-Vignod, le Discours des absents, 1993
La cheminée, la flamme, le feu : voilà, épistolairement, le plaisir et le souvenir, mais aussi la peine et la destruction.
Denis Diderot, le 25 mai 1773, demande à l’abbé Ferdinando Galiani d’être le «juge» d’un différend qui l’oppose à Jacques-André Naigeon au sujet de la sixième ode du troisième livre d’Horace. Sa lettre est fort longue, et insatisfaisante : «croyez surtout qu’il me conviendrait bien davantage de vous dire ces choses de vive voix que de vous les écrire; de voir votre perruque déposée sur le coin de la cheminée et votre tête fumante». Isabelle de Charrière se situe dans le même univers que Diderot quand, le 13 mars 1770, elle écrit à Constant d’Hermenches : «Si vous étiez assis au coin de mon feu, je vous raconterais bien des choses, mais le moyen de causer de si loin !» Support de la conversation, la lettre n’en est que l’ersatz.
Pourtant, le 24 décembre 1773, quelques mois après sa lettre à Galiani, Diderot s’adresse à son amie la princesse Dachkov en des termes autrement positifs : «Je parle, vous le voyez, comme si j’étais réellement près de vous, juste comme j’avais l’habitude de le faire, tandis que vous vous teniez debout, le coude appuyé sur le chambranle de la cheminée, et examinant ma physionomie pour découvrir si j’étais sincère ou à quel point je l’étais.» Le décor («le chambranle de la cheminée»), les positions («comme si j’étais réellement près de vous», «vous vous teniez debout, le coude appuyé»), les physionomies, la connivence («vous le voyez», «j’avais l’habitude de le faire»), l’oralité («Je parle»), la sincérité : la lettre au coin du feu évoque et devient une conversation.
Madame du Deffand, trois ans plus tôt, était proche de ce second Diderot : «Si je ne me chauffais qu’au feu que j’ai préparé, je serais toute de glace; mais par ma correspondance avec vous, je me trouve au coin de votre feu, et m’en trouve très bien; je n’en cherche point d’autre, parce qu’il n’y en a point d’autre» (à Voltaire, 29 juillet 1770). La douleur de l’absence peut temporairement s’effacer dans ce cadre domestique.
Les lettres de Diderot, de madame de Charrière et de madame du Deffand parlent de «cheminée» et de «feu», mais elles ont été protégées de celui-ci : elles sont parvenues à leur destinataire premier, puis à nous. Cela n’est pas toujours le cas. Combien de lettres ont-elles été jetées aux flammes ?
Bettina von Arnim met Goethe en garde : «Ne brûle pas mes lettres, ne les déchire pas; cela pourrait te faire mal, parce que l’amour que j’y exprime est lié à toi, fermement, solidement, de façon vivante. Mais ne les montre à personne. Garde-les cachées comme une beauté secrète.» La demande inverse semble nettement plus fréquente : «Je sais que ma lettre vous sera rendue [ ] et que vous l’ôterez par le feu, du hasard de tomber en de mauvaises mains» (Élisabeth de Bohème à Descartes, 21 mai 1643); «j’vous prie d’brûler ste lettre» (Vadé, Lettre de la Grenouillère, 1749); «Brûlez encore cette lettre, vous ne la regretterez point, elle ne paraît écrite que pour être brûlée» (Isabelle de Charrière à Constant d’Hermenches, 23 octobre-6 novembre 1762); «Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une lettre qui vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en conjure au nom de notre amour » (Benjamin Constant, Adolphe, 1816) Les épistoliers, fictifs comme réels, n’ont pas toujours fait ce qu’on leur enjoignait de faire.
En 2003, dans son article «Les lettres qu’on ne brûle pas», s’agissant surtout de la correspondance de Voltaire et de celle d’Isabelle de Charrière, Geneviève Haroche-Bouzinac a bien fait ressortir les enjeux de pareille «expression dramatisante» : «Brûler une lettre n’est pas si facile. C’est un acte qui tient à la fois du sacrilège et du sacrifice.» André Gide ne pensait pas autrement, lui dont la femme, Madeleine, a détruit les lettres qu’il lui avait écrites depuis leur adolescence : «Je souffre comme si elle avait tué notre enfant » (Journal, 22 novembre 1918) En notre ère de communication dématérialisée, semblable crise est-elle encore concevable ?
Les écrivains contemporains ont vu le potentiel narratif de ce geste, de Rolande Causse (la Lettre brulée, 1992) à Tristan Sautier (Lettres brûlées à l’amoureuse, 2000) et de Jean-Pierre Hercourt (Lettres brûlées le long des frontières, 1993) à Dan T. Sehlberg (The Burnt Letter Society, 2019). La destruction par le feu était déjà un des ressorts des Treize lettres amoureuses d’une dame à un cavalier (1697) d’Edmé Boursault. La «Seconde lettre de la dame au cavalier» y insiste, mais cette question traverse tout l’ouvrage : «Vous dirai-je ce que j’ai fait d’une lettre si touchante ? Je l’ai brûlée; et en la brûlant il me semblait que je brûlais avec elle.» Traduction libre : ceci est ton corps (ta lettre est, littéralement, «touchante»); ceci est mon corps («je brûlais avec elle»); brûlons ensemble.
La lettre brûlée peut être l’annonce de graves tourments. C’est le cas dans le roman Kamouraska (1970) de la Québécoise Anne Hébert. Mal mariée, Élisabeth, son héroïne, est amoureuse du médecin George Nelson et Antoine, son mari, n’est pas dupe.
Une lettre d’Antoine ? Adressée à moi, tante Adélaïde ? Et vous me l’avez cachée ? Et vous l’avez lue ? Vous n’aviez pas le droit. Donnez-la-moi vite, cette lettre.
Je ne l’ai plus, Élisabeth. Je l’ai brûlée. Il y a des lettres qu’il faut brûler. Et certaines choses qu’il faut éviter de faire, sous peine de brûler soi-même dans l’autre monde.
Vous voulez parler de l’enfer, tante Adélaïde ? Vous me menacez de l’enfer ? Vous n’en avez pas le droit, vous si bonne
Du paradis de la conversation près de l’âtre, la lettre peut parfois vous jeter, par palier ou instantanément, dans les flammes de l’enfer.
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